« Les écrivains de la Beat Generation » de J.Starer / par Carla Gordon

Recension de l’ouvrage  de Jacqueline Starer aux éditions d’écarts, par Carla Gordon.

Allen GinsbergNous sommes tous les héritiers de la Beat Generation. Cette génération a connu plus de longévité qu’aucune autre génération : une génération intemporelle dont les héros sont soit morts, soit vivants et dont l’œuvre fascine encore. L’année 2011 a connu la sortie du film Howl qui évoque le début de la carrière du poète Allen Ginsberg, l’un des fondateurs du mouvement Beat et le procès pour son poème Howl, jugé obscène, à cause de ses termes crus et explicites et ses allusions sans équivoque à la sexualité sous n’importe quelle forme et à la consommation de drogues tous azimuts. Un autre film saisissant des dernières années fut Dream of Life qui retrace la vie de Patti Smith – une artiste qui exprime en musique poétique la vision Beat et fait revivre Allen Ginsberg, William S. Burroughs et al.

Poster Howl d'Allen GinsbergL’esprit contestataire de la contre-culture et l’engouement pour une mentalité anti-establishment qui persiste jusqu’à nos jours sont à l’origine de la publication de l’ouvrage Les Écrivains de la Beat Generation par Jacqueline Starer. Cette étude reprise de sa propre thèse de 1975 s’achève en 1969, mise à part la conclusion de 1975 qui met en valeur la manière dont le mouvement Beat a transformé la société américaine. L’ouvrage ne tient pas compte de la période entre 1975 et l’année de la publication en 2011. Cette étude a en fait été effectuée de 1968 à 1975. Elle fut d’abord publiée en 1977 sous le titre Les Écrivains beats et le voyage. La Chronologie fut alors publiée en volume séparé. Le présent ouvrage reprend très largement cette étude.

Le livre de Jacqueline Starer constitue une biographie minutieuse du groupe et de ses « admirateurs ». Le premier chapitre est consacré à l’analyse du terme beat qui est ambigu et comprend toute une gamme de connotations, allant de broke (fauché), raw (réduit à l’essence) jusqu’à upbeat (à vif), beatific (beat). Le mot évoque également le tempo du jazz (battement). L’auteur analyse rigoureusement comment ce mot est employé différemment par les individus du mouvement. Les chapitres suivants sont organisés de manière chronologique, chaque chapitre traitant d’un lieu et d’un thème spécifique : la découverte de l’Amérique à travers le voyage, leur attachement profond à ce pays, malgré un rapport amour-haine, les premiers départs vers le Japon (Snyder), l’Inde (Ginsberg), Paris (Kerouac) et tout ceci – comme souligné par Starer – en étroite liaison avec le dépassement de soi et la découverte de son fond intérieur, à travers la méditation, la consommation de drogues, des expériences mystiques et religieuses, en bref l’initiation à une nouvelle vie, en rupture avec le quotidien et le conformisme. Une ville capitale qui réunit pour un certain temps le mouvement est San Francisco, lieu de séjour de leurs précurseurs. Après le départ du noyau dur, plusieurs écrivains y restèrent en continuant « La Renaissance de San Francisco ».

Citylight Beat Generation

La chronologie se poursuit avec le Mexique qui divise le mouvement : il a ceux qui y trouvent leur bonheur (comme Kerouac) et d’autres qui s’y sentent enfermés (comme Burroughs). Dans ce chapitre, Starer illustre, moyennant des récits convaincants, que le mouvement Beat n’est pas un bloc monolithique, mais au contraire composé d’individus aux aspirations individuelles. Après le Mexique, c’est Tanger et l’Europe ; expériences de voyages qui mettent en lumière les différences au sein du groupe, malgré le but commun : la solitude sollicitée par Kerouac, face à la exubérance apportée par Ginsberg et Burroughs. Tous finissent par partir vers d’autres horizons. Pour Kerouac, ce sera la France. Ce chapitre traite des rapports des écrivains Beat avec la culture européenne en particulier le surréalisme. Pour Kerouac, il s’agit du satori, l’illumination qui lui fait découvrir son fond intérieur. Pourtant en brossant l’image du groupe en général, Starer conclut qu’il persiste une incompréhension entre Européens et Américains. S’expatrier n’est pas la solution. « On ne s’expatrie pas de soi-même. Le voyage intérieur qui est avant tout celui de l’écrivain américain ne peut être interrompu. » (p. 196)

kerouac lisant. Beat Generation.En suivant la chronologie, la prochaine étape est l’Orient : l’attrait du bouddhisme, de l’hindouisme, toujours en compagnie des drogues. Bien qu’il existe une scission entre les initiés aux religions orientales, comme Snyder, Ginsberg, Kerouac etc. et les indifférents, comme Burroughs, Cassady etc. Ce qui les unit, c’est l’apparition du Zen dans leur pensée. L’esprit du Zen dépasse les religions et les appartenances. A l’instar de Kerouac, on peut accepter le bouddhisme et le christianisme en même temps. Comme le souligne Starer, tous ces pèlerinages aboutissent finalement au voyage intérieur.

Au cours de ce voyage intérieur qui a pour but d’atteindre l’inconnu, d’abolir les frontières imposées par la société, d’explorer le champ de la conscience et de l’inconscient, les écrivains se réclament de Baudelaire, de Rimbaud et des surréalistes. Starer fait une distinction entre quatre méthodes d’exploration de la conscience : 1) la psychiatrie ; 2) les diverses drogues ; 3) la méditation ; 4) le langage lui-même (cf. Howl, Naked Lunch). Selon Burroughs, le langage conditionné par les contraintes sociales, tel que nous le connaissons, doit être remplacé par le silence, afin de voyager dans l’espace intérieur.

Pour autant, le mouvement ne peut pas exister sans l’écriture. Et c’est précisément ce point qui amène Starer à son dernier chapitre, dans lequel elle démontre que les écrivains beat se servent du langage pour le transformer, en contestant l’usage habituel. (Burroughs écrit comme un cinéaste filme ses séquences, en coupant les images). De plus, ils emploient l’écriture spontanée et automatique à la manière des surréalistes. L’écrit est transformé par l’enregistrement au magnétophone, l’oral s’impose à l’écrit. Howl illustre parfaitement cette écriture de l’oralité qui s’inspire en même temps du jazz et du bop, pour le rythme et la cadence.

Dans sa conclusion, Starer cherche à prouver comment le mouvement beat a transformé la société américaine. A son avis, le mouvement a réussi à réduire le matérialisme chez les jeunes, tout en augmentant le spiritualisme. Selon elle, la transformation s’est plutôt opérée sur le plan sociologique que littéraire. Le livre s’achève avec une chronologie des écrivains beat – jusqu’en 1969 – qui reflète, en raccourci, l’étude historique du groupe.

ginsberg beat memoriesSans aucun doute, Starer nous donne ici une étude historique détaillée et exhaustive (jusqu’en 1969). Pour la présenter aussi authentique que possible, elle met en avant les interviews avec certains des membres du groupe et la vérification de ces propos par eux-mêmes. Tout au long de son livre, Starer a recours aux citations qui prennent une place prépondérante. Les citations ne sont pas en version originale, mais dans la traduction française. Même si l’étude est destinée à un public français, il eut été préférable de donner la priorité à la version anglaise, suivie par la traduction, d’autant plus que le langage beat est constitutif de l’œuvre. Cette écriture alternative invente un langage expérimental qui se nourrit des images « surréels-réels », suit un rythme saccadé, aux mesures « cool », utilisant des longues voyelles et des phrases interminables, ce qui invite à une étude linguistique.

Ce que l’on peut aussi regretter, c’est l’absence d’une bibliographie et d’une indexation. Cette absence est peut-être due au fait que l’étude s’arrête en 1969. Depuis, the beat goes on, tant au niveau musical que littéraire. En littérature, les écrivains cyberpunk reconnaissent leur dette à Burroughs. Sur le plan musical, on peut citer : the Beatles (ils ont emprunté du mot beat la première syllabe ), Bob Dylan, Jim Morrison, ainsi que Joy Division qui d’une certaine manière ont repris : « I am beat » par « I am fucked » (je suis foutu). A Paris s’est achevée le 22 juin 2011, une exposition intitulée The Beat Generation : from Kerouac to James Dean où la photographe, Kate Simmons a presenté à la Renoma Cafe Gallery des portraits inédits de Burroughs, Patti Smith, Robert Mapplethorpe, Keith Harding etc. The beat goes strong. Et c’est précisément pour cette raison que la publication du livre de Jacqueline Starer est d’actualité.

Carla Gordon

Patti Smith et Philip Glass / Dream of life, extrait /mémorial d’ Allen Ginsberg:

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