Le dernier des fils/J.Peysson/Roman/extraits.

Jean Peysson

p 7- 8

… les lèvres sont minces ce sont elles que le fils regarde pendant qu’elles disent nous sommes venus te chercher le fils n’est jamais allé au parloir réservé aux parents qui viennent voir leur enfant et quand il est entré il a vu le père et la soeur debout côte à côte revêtus de lourds manteaux d’hiver et les cheveux de la soeur étaient si vivants si indisciplinés qu’ils débordaient fuyaient s’échappaient de tous côtés sous la toque de fourrure noire
ils le regardaient bien avant qu’il ait poussé la porte puisqu’à l’instant même où il entrait leurs yeux étaient déjà fixés sur lui comme s’ils l’avaient suivi depuis le dortoir le long des corridors glacés à travers la cour aux grands tilleuls et dans le couloir qui mène de la chapelle au parloir et à cause de leurs regards le fils a commencé à fuir mais parce que la soeur a dit son nom parce qu’elle n’est pas allée vers lui qu’elle n’a pas essayé de le retenir qu’elle s’est même agenouillée et n’a plus bougé il s’est arrêté s’est retourné et il l’a regardée à travers l’espace vaste comme un océan qui les séparait et qu’il ne pouvait traverser alors elle a fait ce que personne n’a jamais fait avec le fils elle l’a fait sans aucune peur abolissant instantanément la distance qu’il met entre lui et les choses elle l’a fait simplement elle a ouvert ses bras il s’est retrouvé contre elle     elle l’a embrassé en pleurant et il a su à l’odeur qui sortait de ses cheveux à la tendresse  inoubliable de son corps qu’il l’avait toujours connue et à cause de cela il l’a aimée instantanément
nous sommes venus te chercher parce que tu es malheureux nous sommes ta famille est-ce que tu nous reconnais

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p 13 /14

le père ne remarque pas que le fils garde tous ses vêtements sur lui pendant la nuit qu’il ne les met jamais au linge sale et ne se change jamais laissant son slip durcir au point que le coton devient de plus en plus rêche et finit par provoquer des rougeurs et des irritations sur l’intérieur des cuisses et sur les testicules il marche en ouvrant les pieds pour ne pas aggraver les plaies que lui cause l’ourlet devenu rigide il ne se lave que lorsque marcher devient trop douloureux et que sa peau est à vif mais pas avant et alors il ne sait pas quoi faire de ses sous-vêtements qu’il répugne à mettre dans le panier de linge sale que le père emporte chaque samedi chez la blanchisseuse reprenant le linge propre et repassé qu’elle a respectueusement disposé dans un panier la facture posée par-dessus le fils aurait trop honte qu’elle voie ses sous-vêtements et trop peur qu’elle fasse une remarque au père alors il les jette

le père ne s’est jamais étonné que le fils ne mette pas de vêtements dans le panier de linge sale il ne lui pose jamais de questions s’est-il même aperçu de quoi que ce soit
à moins qu’il n’obéisse au principe philosophique qu’il a érigé en vertu qu’on ne doit pas s’occuper des gens que chacun est libre de ses actes et que la pire des impolitesse est de poser une question personnelle et intime à une personne au risque de la gêner et de la plonger dans la confusion ou la honte ce qu’il faut lui éviter à tout prix au point que si l’on s’aperçoit qu’une personne agit d’une manière honteuse et cachée il faut détourner les yeux pour ne point la gêner de ce que l’on ait eu accès pendant un instant à la noirceur de son âme
d’ailleurs ce principe est poussé encore plus loin qu’on ne pourrait le croire il est essentiel en effet que la personne ne sache même pas que l’on a détourné les yeux afin qu’elle n’en déduise pas que l’on a eu honte d’elle si bien que blessée d’avoir été jugée ne pouvant échapper à sa propre honte et mise pour toujours dans l’impossibilité de tricher ce qui est la pire chose qui puisse arriver à une personne car elle sera nue devant vous pour toujours elle vous haïra toute sa vie

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p. 29
où qu’il aille il a une place qui lui est reconnue de plein droit par tous qu’elle est la meilleure et que chacun le sait infailliblement rien qu’en le regardant il n’éprouve nulle nécessité d’en affirmer l’origine divine seule son attitude démontre qu’il n’est soumis à aucune des obligations qui forment le lot des êtres communs
le fils reçoit ainsi par filiation un peu de la noblesse du père mais lorsque des années plus tard plus grand délivré de la tutelle de sa main et non soumis à l’obligation de le suivre où qu’il aille le fils le rencontre dans la rue il l’évite se détourne se cache change de trottoir et adopte une allure furtive n’ayant qu’une peur qu’il le voie s’arrête et l’attende alors il appartient au fils de venir vers lui d’embrasser ce père dont il a grande honte de se tenir sous la glace bleue du regard qui l’accable d’une humiliante culpabilité de se trouver là à cette heure ou en compagnie et c’est la pire des choses lorsque le fils accompagné d’un camarade n’a pu éviter le père qui mystérieusement a surgi d’un angle de rue
il les harponne de son regard lui et son ami comme s’il ne les connaissait pas plus l’un que l’autre il dit des choses absurdes au-dessus de leur âge

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là où est le fils          la mère n’est pas          voilà la loi toutes les paroles du père n’y feront rien le temple est vide vide le Saint des Saints vide la tombe et vide son propre coeur et s’il n’y avait chaque soir ce culte rendu à la mère par le père et la soeur et ce souvenir ravivé dans lequel ils vivaient absorbés dans une douleur permanente il n’aurait jamais su qu’il était né du sein de cette femme lorsque le soir toutes lumières éteintes couché dans son lit il aperçoit à la lumière clignotante du phare qui passe par les interstices du rideau la forme de la soeur couchée dans le lit qu’elle a voulu tout à côté du sien ce qui se lève en lui c’est le désir de se glisser contre elle…

(p. 52)

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souvent la soeur comme si elle avait lu dans ses pensées ou peut-être simplement parce qu’il s’agite et qu’elle sait par ce moyen le calmer lui tend sa main qu’il saisit comme un noyé et après avoir déposé plusieurs fois des baisers sur la paume et sur le poignet et sur chaque bout des doigts ce qu’elle fait aussi pour lui il s’endort leurs deux mains jointes par-dessus la rivière sombre qui sépare leurs lits il arrive parfois qu’il rêve de la mère…

(p. 53)

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