Fureurs obstinées /Jean-Paul Bucher/ extraits

Jean Paul Bucher /Fureurs obstinées

Le 1er novembre 1915 . Julie, je t’écris de l’enfer. Les fantassins sont fixés dans les tranchées, assommés par le pilonnage incessant de l’artillerie. S’ils tentent une sortie, c’est en piétinant les corps de leurs camarades morts.

Dans le no man’s land, des chevaux abandonnés galopent, enivrés de terreur ; d’autres achèvent de mourir. Les rochers sont pulvérisés, la végétation a disparu. La puanteur enveloppe tout. Les choucas planent de façon obsédante. La cruauté est inscrite dans le paysage.

Parfois je suis paralysé par la peur, d’autres fois, emporté par un galop effréné. Au milieu de la tourmente, tes lettres me réconfortent.

Demain, encore une fois, il nous faudra reprendre l’offensive vers Constantinople. Aurai-je la chance d’en réchapper ?

Tout mon amour pour toi. S’il m’arrivait le pire, pousse la vie pour qu’elle continue.

p.19

Les jantes en bois chantent sur les pavés. Monsieur le curé, boudiné dans sa soutane, sue et claudique dans ses chaussures vernies. Mon beau-père, la veste sur le bras, ses chaussures à la main, avance péniblement. Sa boiterie s’est accentuée. pierrot pleure dans le landau. Je suis exsangue.

Midi, le soleil brûle, l’atmosphère est lourde, les avant-postes de la petite ville sont pétrifiés. De chaque côté, des maisons fermées, accoudées sur leur perron ou retirées derrière des grilles de fer forgé. Les rares passants sont estourbis.

Mais qui dit quoi ? Qu’est-ce-que j’entends ?  » Ils sont là ! »

A cette nouvelle, monsieur Alain laisse échapper la barre de la cariole. Mathieu, brusquement catapulté vers l’avant, tombe.

Annie, secouée comme un sac de charbon, se débat dans ses liens. Elle est envahie par un rire diabolique. Elle s’égosille, s’époumone. Ma pauvre soeur est lancée à la face de ce gros bourg ventru, matelassé de blancheur, coiffé d’ardoise, percé d’un clocher octogonal. Bouret aboie à la mort.

Dans la pente la carriole prend de la vitesse. Les roues quittent leurs essieux. Fracas. La caisse racle la chaussée. Les pavés gémissent, étincellent. Le bois craque. Les planchent se disjoigneent. La chaise oscille de droite et de gauche. Ses morceaux volent en éclats. Le parapluie se disloque. Annie est projetée la tête la première dans une haie vive. Ses hurlements se prolongent et traversent nos bouches sèches, figées autour d’un trou d’horreur. Je tangue au bord de l’évanouissement.

Par-dessus notre groupe figé, le ciel d’une cruelle pureté.

p. 38/39

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