Manteau de silence / Jean-Luc Wauthier.

Manteau de silence -JL Wauthier / Extraits.

Quand le scribe s’efface

au profit du comédien

Quand la musique s’arrête

pour escorter en silence le bruit qui

ronfle au coeur des âmes éteintes

Quand au printemps du poème

succède l’hiver des morsures

et des remords

et que

les dernières étoiles

meurent dans un ciel vidé de son sang

Quand le grand testament

les hautes funérailles envahissent

le poète décapité sous un manteau de neige

Quand je mens à la terre entière

en étreignant le Pouvoir, ce fantôme

halluciné qui me trempe jusqu’aux os

Quand j’oublie jusqu’à mon nom

et que je ferme la porte à ce qui fut

ma vie

Quand le scribe

Quand la musique

Quand la honte

ricane

au milieu du sentier.

Tout ce que le jour m’avait donné

Tout ce que la nuit m’avait repris

Tous ces mots en emballages cadeaux

au comptoir de la vie

et ce grand silence qui vient

à pas de loups enfanter les arpèges de l’espace

Les rivages de l’instant quand les vagues lèchent

les escaliers de marbre emplis de rires d’enfants

Tout cela, qui fut mémoire

rien d’autre pour le barde au luth désaccordé

quand reviennent les nébuleuses

couleur d’été.

Un jour, sur le quai

encerclé des grands oiseaux de la mélancolie

la vérité, passagère imprévue

m’a frôlé.

Je n’ai pas reconnu son visage

caché par le soleil et l’ombre.

Aujourd’hui, sous la pluie

je regrette le voyage inaccompli

et ne puis plus

me retourner.

Il reste encore à vivre des instants de lumière,

dorés comme un beau jour d’automne.

Juillet a passé dans le vent

Août rôde encore un peu

sur les soirs abrégés

Au coeur du Domaine

frappe à la vitre

le doigt têtu

d’un enfant triste

qui ne veut pas mourir.

———————————————

Pays de racines et d’eau

où le vent se lève sur une mer d’arbres dressés

Je reviens au pays comme on revient au père

Pays de rivières et d’enfants haut levés

dans la lumière pensive d’octobre

Pays où les vieux regardent le blé qui lève

sur le chant des coqs et l’aboi des chiens

où le héron du soir grince

comme un violon désaccordé

Je reviens au pays comme on revient au père.

(p. 64-65)

Sur le buvard transparent de l’aube

se ferme l’oeil immense de la nuit

la peur monte

les volets battent

le temps est un voleur de nuages

sous le balancier précis du ciel.

Sur ton visage nu/ tout un orage de volcans.

(p.71)

Jeunes femmes incertaines

intouchables, lointaines

avec l’amour pour seul diadème

redites-moi ce nom

de lumière et d’ombre

que je n’espérais plus entendre.

Jeunes femmes roumaines

écartez un instant

les chiens de la mort

et que neigent vos noms imprononçables

sur la neige de Craiova.

(p. 79)

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J.Lovicchi /Note de lecture parue dans le numéro 2 de la revue « Phoenix ». Avril 2011

« Le lecteur ne lit jamais un poème, mais il « se » lit dans le poème », écrit Jean-Luc Wauthier, citant Fernand Verhesen au dos de son dernier livre. Lequel se constitue de trois parties d’inégale longueur : Poèmes visibles, Les Bavardages de l’aphasique et Terres visibles. S’agit-il d’un testament poétique ? Tout le laisserait croire.

Prêtre aphasique et bavard
d’une église désaffectée
il m’arrive encore de capturer
au filet l’un ou l’autre mot mal tué
épargné par les engoulevents de la nuit

écrit-il superbement  au terme du recueil, pour constater, amer mais sans doute soulagé, que la flamme encore admirée chez lui, n’est « depuis toujours » que de la cendre. Comment ne pas se sentir concerné par cette mélancolique constatation qui est le lot de tout authentique poète s’il jette un regard en arrière. Lorsque Wauthier parle de lui, c’est de nous aussi que généreusement, il parle. Les trois grands sujets, comment s’en étonner, sons ici l’écriture, le retour à l’enfance et la mort qui rôde. Pourrait-il en être autrement ? Libre, disait Malrieu, comme une maison en flamme. Et Wauthier, en écho :

Ah qu’enfin je
te retrouve, poésie, petite fille aux allumettes
aux doigts gelés.

Et que flambe enfin toute la maison.

A partir d’un certain degré de conscience poétique, il est évident qu’on ne « joue » plus, que les masques tombent et que, seul enfin face au miroir, on se reconnaît pour ce que l’on est vraiment : un passant (peut-être considérable, dirait Mallarmé le Grand) et rien d’autre en vérité. Mais il y a des passages qui durent. Le dur désir aurait dit l’autre.
Cependant : « Le jour / où le dernier homme / aura rendu son dernier souffle / le silence assourdissant qui suivra / sera celui d’un poème enfin visible », écrit le poète en une parole de certitude et d’espoir. Qu’il confirme quelques pages après : « A tant rêver le visage du temps / nous avions fini par dresser / dans une ville inconnue / le dur rocher du poème / au seuil de la maison des morts. » Et c’est pour constater
que : « Plus jamais  nous ne monterons les marches / de la soif. / Seul notre jumeau / fait encore semblant de vivre / tandis que le feu s’éteint. » Le thème du gémeau ( ou  du doppelganger) apparaît d’ailleurs sous diverses formes dès les premières pages du livre et, tant le Nu intérieur II que dans La Rivale par exemple, on retrouve ce désir de s’échapper du corps comme du temps. Et du mythe. « Ai presque malgré moi / brisé  les ailes de cristal / dont on voulut jadis / m’affubler. » C’est pourquoi, avec une fière humilité, il tente une sorte d’Illumination (« Et je quittai  la ville noire… ») dont il se tire à merveille tout en restant parfaitement Wauthier. Et pourquoi aussi, tel un vieux sage oriental, à la question du disciple: « Mais alors, Maître, quel est le problème du poème ? », il peut répondre impavide: « Le poème lui-même. Tais-toi maintenant. » Ultime réponse, à quoi ne peut que correspondre l’ultime constat :
« Ce sont de vieux livres touchés par la nuit / venus d’un pays aux hommes sans visage  / et que les femmes enterrent en silence. / Ce sont de très vieux poèmes / évadés d’un monde de fer de feu de sang / des mots partis en fumée / et dont il ne reste rien.

C’est un pays blanc,
         Laissez moi seul à présent. »

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Une réponse à “Manteau de silence / Jean-Luc Wauthier.

  1. C’est un très beau livre de poèmes. Une belle densité. Des thèmes proches et qui parlent au coeur : la faille, l’enfance, le père, le retour au pays…
    Une écriture sensible, qui ne s’encombre jamais de préciosité (qui guette tant dans les écritures poétiques), entre gravité et légèreté des images.
    Je le recommande

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