Jean Marie Lewigue, par Jacqueline Starer.

Jean-Marie LEWIGUE (1938-2005)

Temps vénéneux, Poésie I, 2006, Prix PoésYvelines 2007

À vif, Poésie II, 2008

Exil du vent, Poésie III, 2008

Façon de silence, Poésie IV, 2008

éditions d’écarts, Paris Ve, Dol-de-Bretagne

Je refuse la génuflexion.

LEWIGUE

Cette impression de ne rien faire si l’on n’est pas – précisément – en train de créer : peindre ou écrire en l’occurrence. Sentiment dont nous avons ri, avec Lewigue, d’un même chuckle (le mot rire, même flanqué d’un adjectif : petit rire,  ne rend pas le bref spasme sardonique), face à ses œuvres, dans la Galerie MBH, rue de l’Arbalète à Paris. Ce devait être en 2003, et pourtant ce souvenir est si vif que, quand j’appris sa mort, à l’été 2005, il me sembla que ce bref moment de connivence avait été vécu juste avant. Nous constations ainsi que nous étions affectés d’une même tare, une insatisfaction permanente qui ne pouvait être soulagée que par l’absorption dans la toile ou le texte, heureusement doublée d’une volonté tenace de ne pas laisser ce tourment faire obstacle à une réalisation par soi projetée, de continuer coûte que coûte à aller de l’avant sans renoncer ni s’abaisser, ni céder à cette souffrance. Telle est la trame des quatre recueils publiés après sa mort soudaine, à 67 ans.

Ne pas se résigner

Retrousser ses manches

Prendre la vie à bras-le-corps

Et continuer d’ancrer la réalité

Là où le regard s’incarne

Dans le vol de l’oiseau

Mireille Batut d’Haussy, qui l’avait exposé, n’en est pas restée là. Elle est allée à la rencontre de son langage de haute tension. Elle est allée chercher les pépites et en a composé – avec Michèle Lewigue – ces ouvrages au travers desquels on ressent l’émotion particulière de la reconnaissance. On peut les lire l’un sans l’autre ou l’un après l’autre : ils sont une même parole qui dit un désespoir radical, apparu tôt. Je ne me suis jamais remis de ma naissance. Un  manque jamais comblé accompagné de cette sentence d’avoir toujours à faire qui devient une auto-injonction, rythme les jours, conditionne le mouvement, empêche de respirer et fait obstacle au calme du lâcher-prise. Keep moving. Le moteur doit continuer à tourner, et les roues d’avancer. Où va-t-on ? Pour quoi faire ? On y pensera plus tard, peut-être. Et ainsi passe le temps pour lui noué avec une douloureuse lenteur qui enlève à la nuit sa possible sérénité.

Je ne compte plus les heures

Passées à traîner mon chalut

Parmi les mots qui dérivent

Sur les bas-fonds de mes nuits

La recherche d’une issue de secours ne cessera jamais. Et la vie sera une addition de silences, un enfer d’inexistence, un désespoir d’inutilité à l’état brut. Dans cette errance, pourtant, elle s’accomplit. Et s’il n’y pénètre jamais tout à fait, un espace va naître et son œuvre s’y déployer avec force, le noir n’empêchant pas la lumière d’éclater. Au contraire, il en facilite la projection. Ses cahiers disent ses doutes, des vérités avariées dégorgées dans la poubelle des jours. Ce qui reste : un au jour le jour Le monde se fait sans nous. Et  Lewigue de conclure, radicalement pessimiste :

Nous existons pour rien.

La roue tourne

Le moyen ignorant la circonférence

Et nous comptons les jours.

Pourtant, son œuvre picturale est là : éclatante, puissante, de celles qui vous donnent un coup de poing dans l’estomac et avec lesquelles vous allez continuer à vivre puisque vous les avez aimées. Il y a du positif dans cette obstination née en terrain de tension, que l’on appelle également nécessité. En dépit de son caractère pénible et malgré la révolte contre cet aiguillon pointu piquant, elle est planche de salut. Elle marque le temps et son insistance donne à la vie une épaisseur qui la dépénalise.

Ainsi fait

De deux ou trois traits

De trois ou quatre couleurs

D’un doigt de sang

D’une larme d’amour

Et de l’incurable obsession

De vouloir refaire le monde

Lewigue a légué une absence colmatée par son aller-retour entre les formes et les mots. Son élan dans les formes, sa vérité dans son cri ne sombrent pas. Il aura surnagé sur le bourbier, en faisant le funambule sans filet et sans balancier avec, au fond de lui, ce sentiment si bien partagé de couler à pic. Car sa sensibilité, totale, l’aura forcé à chercher refuge à l’intérieur, dans une errance entre le ressac de la nuit et une aube à laquelle il voudrait faire la peau. Ainsi, dans l’acide du temps, le cri est devenu son unique raison d’être en dépit de la surdité du monde.

Jacqueline Starer

25 mai 2010

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