À propos de L’envers du ciel – Jean-luc Wauthier

Lucien Noullez, Revue Générale, août-septembre 2007, p.124-125

Les poèmes de Wauthier ont l’âpreté, la violence contenue et le battement sourd du tragique. Ils ne se refusent pas pour autant à accueillir d’inopinées trouées de lumière et de brefs, mais intenses tressaillements de joie. Ce grand et fidèle lecteur d’Ayguesparse, dont il continue de se faire, à son plus grand honneur, l’exégète avisé, connait mieux le vin noir que le clairet et cela donne à son livre cette pulsion sanguine et âpre, qui a, entre-autres vertus, celle d’examiner avec sérieux les remuements de toute vie intime.

Toujours présent / jamais des vôtres / troué toujours de malédiction (p.20)… Voilà la solitude du poète reconnue. Et, mieux que reconnue, la voilà presque magnifiée : Reste la solitude extrême / ce mal têtu qui te sauve / et te fait voir à jamais / l’envers du ciel (p.41) Nous reviendrons sur cet “envers”. Mais on perçoit déjà combien rien, chez ce poète n’est univoque. Entre malédiction et salut, la même solitude l’habite, que vient parfois nimber de joie, sans l’effacer, l’expérience amoureuse : Alors / tu es venue / et ton regard a semé / sur le monde / des cristaux blessés (p.47) et aussi, comme toujours, chez lui, et comme chez tous les vrais auteurs, la présence ineffaçable d’une enfance trouée mais limpide.

L’envers du ciel, ce n’est donc pas vraiment l’enfer. C’est peut-être tout simplement la terre humaine, et l’énigme d’y respirer, d’y passer, d’y mourir.

Cette affaire de vivre aura fait couler beaucoup d’encre. Celle de Wauthier n’est pas superflue. C’est un témoignage intime, intense et bouleversant de vérité. Il s’adresse à tous, dans ses splendides paradoxes. À tous ceux qui, du moins, ne sont pas “morts à la poésie”. Ces poèmes rappellent, enfin, que loin d’être un jouet pour les mauvais plaisants, la poésie regarde dans les yeux l’intime de chacun et rejoint puissamment le coeur de tous.

Lucien Noullez.

—————————————

Jacqueline Starer, Le Journal des Poètes N°1 / 2008-03-18

Comment, à l’intérieur d’une collection – Fil à Fil – il est possible de réaliser un ouvrage qui tranche non seulement par son contenu mais aussi par sa présentation, il faut en demander le secret à Mireille Batut d’Haussy qui, en artisan comme on en fait peu, a su trouver le papier, l’encre, la couleur qui allaient servir au mieux les nouveaux poèmes de Jean-Luc Wauthier. Et en effet on s’empare d’abord de L’envers du ciel avec le corps, avec des mains qui palpent l’ouvrage, des doigts qui sentent la texture du papier, les yeux sont frappés par le rouge pourpre du titre, à la fois fin et brillant. J’oublie les gens, j’oublie les événements. Je n’oublie jamais un livre, sa couverture, sa couleur, disait Michel Cournot…

Ainsi découvre-t-on lentement le texte offert. Et l’on entre dans L’envers du ciel en pays de connaissance. On y retrouve en effet la géographie et les thèmes récurrents du poète – et du prosateur.

C’est l’éternelle histoire

d’un Domaine à jamais détruit

empli de voix de femmes

de cris d’enfants

de silences aussi

Ce domaine, lieu de culture, qui n’est pas si perdu que cela, puisqu’à force de le pleurer et en même temps de tendre vers lui, il se révèle en cours de route un lieu de création et donc l’une des seules sources possibles d’optimisme. Domaine décor, un rien étrange, mais concret, dans le souvenir encore vif d’un désastre qu’on pourrait confondre avec des destructions de guerre et qui sont celles d’un effondrement économique avec, dans les friches, ce qui reste d’épines de ferraille, de fleurs noires, de rails…

homme sauvage et de sombre souche

né de forêts pétrifiées

et de houille poisseuse

homme sauvage

de mauvaise humeur

de mauvais aloi

Voilà Jean-Luc Wauthier en auto-portrait, ici du poète, mais pas aussi aphasique ni illettré qu’il le dit, éclipsant momentanément l’érudit, le professeur, le journaliste, le raconteur, l’amuseur. Malgré les blessures bien réelles, celles d’une enfance bâillonnée – il s’en est remis -, du souvenir de la jeune bohémienne inconnue, voici à présent la femme claire, à la chaleur exacte, émouvante par son silence, et le double fruit éclatant, tous si pudiquement évoqués, qui avec un érotisme discret, qui avec une émotion au bonheur avoué, d’abord dans La part de l’ombre, puis dans La chambre nuptiale et dans Le retour à la lumière.

Avec pour corollaire

Le geste quotidien

celui qui ne tue plus

mais délivre, apaise

Cependant,

Il possède

de grands livres de nuit

où il se retire le jour venu

Il laisse son double

aller son amble, discourir,

serrer des mains…

lui qui, dans son abri obscur,

tutoie la mort

et lui parle en silence

jusqu’au fond des yeux…

Les poèmes de Wauthier se lisent et se relisent. L’émotion retenue s’infiltre en vous. On y retourne, pour voir de plus près, on n’est pas dans le tape-à-l’œil ou le tape-à-l’esprit, ni dans les envolées mais, presque subrepticement, sur un chemin qui se fait, qui se fraie jusqu’à vous, pénétrant, et dont on ne se lasse pas. Comme on dit en anglais : It grows on you, plus on le lit et plus on l’apprécie. Lire Wauthier est gratifiant, comme toujours quand on sent un abandon doublé de don, de soi et reçu. La mort a beau rôder, c’est l’avenir qui triomphera, non dans le chant d’un espoir irréel mais dans

la réalité de l’enfant qui

ouvre d’une main heureuse

la porte de l’avenir.

Jacqueline Starer.

——————————————–

Chantal Chatard ( Les hommes sans épaules – mai 2009)

Miroir d’une âme et d’un corps, sans doute conçus pour le plaisir, mais aussi confrontés à la maladie et à la mort, la poésie de Jean-Luc Wauthier prend des accents pathétiques que “L’envers du ciel” restitue avec une élégance rare. Les objets semblent s’effacer au bénéfice d’une douleur que la passion transcende et que la syntaxe bonifie. Nous le savons,

“Depuis longtemps, tout est dit.

Reste l’ombre

et le souvenir de l’ombre.”

Mots de poètes aux accents familiers, mettant en branle les écluses d’un amour toujours renouvelé. On le sait, “Les oiseaux / dessinés sous le compas du cœur “ s’envolent vers d’autres cieux si les nuages se font trop lourds. Jean-Luc Wauthier a recours à l’image insolite afin de mieux cerner son propos et c’est “le vol de l’oiseau /cloué sur la nuit” qui rayonne au plus haut du ramage. Car l’imaginaire, chez lui, surenchérit :

“Les murs son pleins de sang

et de lumière noire,

la nuit s’éclaire tandis que,

tapi au ras du sol,

le temps fait grincer

les portes.”

“L’envers du ciel”, c’est aussi ce regard attendri posé sur le Saint Laurent, au Québec tout là-bas, c’est Montréal qui compose avec les invités européens de la poésie, penchés au bord

“de ces rues dont la longueur

donne à l’angoisse

la couleur du temps”

Cette poésie à l’apparente légèreté s’avère d’un pessimisme rare qu’une grande sensibilité baptisé nostalgie.

Chantal Chatard.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s