Edward Hopper luttant contre la cécité

Nelly Carnet – Le Mensuel littéraire et poétique N°339 mars 2006

Edward Hopper luttant contre la cécité, Martin Melkonian, éditions d’écarts.

Vingt brefs textes fluctuant entre perception descriptive et interprétation mélancolique fixent le regard de l’écrivain transformé en mots sur celui des représentations picturales d’Edward Hopper. C’est progressivement que l’auteur entre dans chacun des tableaux où l’impersonnalité dans le monde présent et le sentiment de l’éloignement par rapport à ce même monde prennent figure.

On reconnaîtra à la description que Melkonian en dresse un des deux tableaux figurant dans le catalogue d’exposition sur la mélancolie qui s’est tenue au Grand Palais à la fin de l’année 2005, « Une femme au soleil ».Les intérieurs sont réduits à leur strict minimum pour illustrer une vacuité du monde moderne. Une présence humaine énigmatique s’y tient le plus souvent sans que l’on sache ce que le regard fixe un autre vide peut-être, un ailleurs improbable qui ne semble plus exister ou appartenant à tout jamais au passé.

Un regard perdu sur nulle part. La présence est le plus souvent féminine, esseulée. Les gris, les jaunes, les bleus et les rouges dominent. «  Sur ce corps qui pivote à moitié vers la paroi enverre, nous lisons l’inquiétude, la lassitude, l’attente. L’homme fait défaut. L’homme est l’histoire de cette femme ». L’interprétation clôt le regard posé sur le tableau. La peinture est un regard qui parle. Les femmes sont souvent dénudées ou habillées d’une robe rouge. Melkonian semble prendre les oeuvres de manière chronologique : « deux ans plus tard », « tout à l’heure » écrit-il. Une froideur ressort de ses descriptions malgré, parfois, la présence de plusieurs personnages. Mais ils ne communiquent pas, n’échangent aucun regard. Un seul regard persiste : celui du spectateur du tableau.

Nelly Carnet.

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Sur cette double page du manuscrit d’Edward Hopper luttant contre la cécité, Martin Melkonian procède par augmentations ou additions successives. Évitant le retour systématique au tableau peint par Hopper en mille neuf cent vingt-six, il cherche à donner  » du corps  » à une scène accidentelle et à un personnage pétrifié.

À travers le processus de l’écriture par augmentations ou additions successives, le souvenir donne précisément du corps à ce qui a disparu du champ de la vision.

Le tableau ne montre pas la disparition : il est structuré à partir de la disparition. À son tour, l’écriture de Martin Melkonian est structurée à partir de la disparition du tableau (du corps matériel du tableau). On assiste ici, de degré en degré, à une étonnante reconfiguration.

À une vision après la vision.

Un acte de voyance.

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