Lewigue « le Signateur », par Roland Nadaus.

LEWIGUE « LE SIGNATEUR »

Cet homme est un fou – mais il le sait.

Ce n’est pas un fou – mais un homme fou.

De peinture – qui est une des rares

formes visibles de l’Absolu.

Puisque Espace & Lumière sont deux des

noms prononçables de Dieu – lorsqu’il

voyage terrestrement.

*

Oui ce fou de peinture est un lucide, un

lucide souffrant – comme le sont les vrais

voyants.

Un de ces extralucides dont le regard

écarquille le regard des autres – tout

comme le chirurgien écarte les chairs avant

de ruginer l’os qu’il doit ressouder.

*

Lewigue, lui, ressoude le monde par son

regard et sa gestuelle de peintre – le regard

est lumière reçue autant que donnée, espace

est le geste, sur la toile comme dans la vie :

ne bouge plus le mort.

Ainsi Lewigue fait-il la radiologie du

monde en même temps qu’il l’invente et

le reconstruit – ou comment donner en

tableaux fixes ce qui remue le plus : la vie

« devant soi » et en soi-même…

*

Oui Lewigue nous ressoude au monde,

à notre monde intérieur autant qu’à la

poussière/boue de nos chairs – il nous

ressoude à notre corps spirituel autant qu’à

ses souffrantes apparences.

Mais il le fait en couleurs.

En couleurs

*

C’est pourquoi Lewigue, excellent

portraitiste – et qui aurait pu s’enterrer avec

succès dans le portrait d’arbres sous la

neige à Louveciennes, dans le portrait

d’une grand-mère tutélaire ou dans celui

des enfants des autres – est le même que

ce Lewigue qui s’est jeté dans la matière

lumineuse et ses trous noirs, dans le geste

violent et sa vitrification esthétique c’est

par fidélité qu’il a fait ce saut.

Or sauter dans le vide n’est pas sauter

dans le rien Lewigue est fidèle à

lui-même – c’est à dire à son double, tout

violence et tendresse. Je parle du peintre.

Je parle de l’homme.

*

Si Dieu faisait de la peinture – et Il en

fait regardons-nous les uns les autres –

c’est sans doute ainsi qu’Il procéderait.

*

D’ailleurs que Lewigue soit également

poète confesse à quel point pour lui le

Verbe est source – comme il le fut pour nos

ancêtres de Lascaux, d’Altamira ou

d’Ailleurs lorsque l’Art – mots, danses,

peintures, champignons, fumées, sacrifices

mêlés – était d’abord Sacrement du Monde

et pas seulement séduction.

Mais Parole Incarnée.

Abstraction concrète – comme la musique.

*

Et rien de fugace en cela même qui partait

en fumées, en sons, en gestes, en images

magiques – rien de journalistique non plus :

la photographie rupestre montrait juste

Dieu marchant plus vite que l’éternité –

d’où l’apparente rareté des hommes peints

ou graves.

Lewigue renoue le fil qui nous a coupés

de Là – un jour que l’invention de l’écriture

nous a transformés en comptables laids. A

quoi résiste l’artiste – même s’il sait compter.

Et donc Lewigue recolle les morceaux de

Dieu – mais autant recoller un geste !

Eh bien c’est ce qu’il fait il recolle le

Geste.

*

Sa production, parfois presque frénétique,

a sa source en cela et Lewigue mitraille plus

vite que le plus rapide des photographes –

comme Dieu marche plus vite que toute

éternité d’homme.

Car cet homme fou de peinture a une

machine à tirer des images non seulement

dans sa tête – mais dans son grand corps

tout entier s’il n’avait ce regard et ces

gestes tendres parfois il pourrait faire peur.

*

Donc il faut mettre « ça » en toiles esprit,

finesse et géométrie – tout en faisant sentir

le ressenti, ou sinon ce ne serait que

décoratif.

Or Lewigue ne peint pas pour décorer

l’atmosphère – vous avez dit atmosphère ?

Vous aussi ?…

Il peint par nécessité – je parle de la

Nécessité, celle qui fait croire qu’elle

s’oppose au Hasard.

Précisément, Lewigue ne peint pas au

hasard – mais encore moins par hasard !

*

Je pense au Magnifique, Saint-Pol-Roux

le-Magnifique, accrochant chaque soir à

la porte de son pauvre manoir face à la mer

d’Iroise cet écriteau :

« Silence le poète travaille »

Puis il s’endormait – croyait-on André

Breton puis Philippe Soupault devinèrent

vite ce qu’il y avait de « clair de terre » dans cet

apparent clair de lune breton: la lucidité de

l’artiste, l’extra-lucidité du poète.

Lewigue, lui aussi, ne dort vraiment

jamais.

*

Alors, la couleur des voyelles de

Rimbaud : voyez Lewigue.

Les correspondances de Baudelaire :

demandez à Lewigue le plan de votre

métro.

Innocence et expérience ? C’est William

Blake bien sûr – ou c’est Lewigue aussi?

Voyant un Lewigue, vous voyez en

voyant je répète : en  » voyant  » – ce qui

n’est pas commodité : mais est-ce que

l’Amour est facile ?

Je parle de l’Amour – et de la Nécessité.

*

Car chez Lewigue il y a comme en

chacun de nous la terrible faille d’être soi –

ce que le poète Jacques Izoard d’un trait

dès son premier recueil résuma :

« Je ne me suis jamais remis de ma naissance »

Lewigue lui s’en remet – et il ne cesse de

s’en remettre. Jamais.

Toile sur toile – et gravure sur gravure –

Abstrait jusqu’à la moelle de l’os (avez vous

songé un instant que, parlant ainsi,

Rabelais du sperme parlait ; dans

la verge ?). De l’Origine donc.

Et pas seulement de gauloiseries – Mais :

méritez-vous de lire Rabelais?

Lewigue, peintre abstrait, nous fait

ressembler.

Ressembler.

Car son abstraction n’est pas entassement

de concepts fumeux – ni lyrisme

gesticulatoire : un portrait, il sait faire, un

fil d’eau et sous la neige des arbres à

Louveciennes, pas très loin de Jean

Rousselot le poètami si proche et si éloigné

pourtant: mais cette distance c’est comme

l’amour du prochain, qui est l’autre de qui?

Car Lewigue est un  » signateur » poète il

écrit des poèmes, peintre il peint, ami il

aime, citoyen il partage et exige – mais

c’est d’abord un scribe, un vrai : de ceux

qui signent leurs messages sans mettre leur

nom(bril) en avant.

*

Aucune machine à production de masse

batteries de poules, de cochons, ou de

pintades-poètes (ou même élevage de

politiciens ou de manageures à foie gras)

ne pourra taire cette évidence :

Lewigue est vivant

et pas seulement « présumé » vivant.

Sa peinture est toujours « d’origine ».

R.N.

Site de Roland Nadaus

Printemps des poètes

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s