Métaphysique de l’imagination / Article de Robert Maggiori

Paru dans Libération 01/02/2001.

Elle défie l’imagination.

Une expédition dans les fonds de la « mer imaginale ». Premier essai passionné, d’une prodigieuse érudition de Cynthia Fleury.

Pourquoi imagine-t-on que l’imagination, comme une flamme, « va vers le haut », se lève vers les zones les plus éthérées pour s’y perdre en volutes infinies? Posons un instant, en éloignant toutefois l’idée de « chute », qu’elle descende, qu’elle pénètre terres et océans, qu’elle aille en mille flux au plus profond des abysses. Eh bien dans ce cas la Métaphysique de l’imagination de Cynthia Fleury serait une des plus audacieuses expéditions spéléologiques ou sous-marines jamais organisées par un philosophe pour retrouver, de la « mer imaginale », le plancton originel, les lames de fond, les courants, l’écume, les reflets, l’insondable éparpillement de tous les trésors perdus. On a du mal à croire que cette Métaphysique de l’imagination soit le premier livre d’une jeune chercheuse (CNRS) qui devait être en classe terminale il y a moins de dix ans, tant l’ouvrage atteste de maîtrise, alors même qu’il « brûle » d’une inhabituelle ferveur et que l’auteur s’y expose comme si elle jouait à chaque ligne sa propre vie, tant il est luxuriant, impressionnant par le nombre de connaissances, déroutant par la manière dont il fait penser en choeur à Sohravardî et Kant, Ibn Arabi, Bachelard, Rilke et Blanchot, Mallarmé, Rûzbehân, Levinas et Henry Corbin, ou dont il fait « travailler ensemble » philosophie et prophétie, ésotérisme et éthique, herméneutique et angélologie, théosophie et poésie. Ce qu’il dit défie tout résumé. Le chemin de l’imagination est un chemin qui s’imagine, tout en tours et détours, errances et déviations, que la raison tant bien que mal retrace et que la fantaisie avec une belle aisance efface. Le lecteur s’aventure, comme Dante, dans la « forêt obscure », mais, en guise de balises, trouve images et métaphores, évocations et invocations, qui l’obligent non à suivre un itinéraire déjà tracé, mais à s’orienter lui-même, à trouver lui-même le chemin de son Orient, le lieu où l’âme se lève.

S’il fallait un chiffre à la Métaphysique de l’imagination, ce serait en effet celui d’Orient, un Orient non pas géographique mais spirituel, qui, selon Shihâboddin Yahya Sohravardî, platonicien de Perse, représente pour l’âme l’instant matinal, épiphanique, de la connaissance de soi. La quête que propose la Métaphysique de l’imagination , n’est pas celle d’un Graal qui, perdu ou caché, préexiste néanmoins : plutôt l’errance, ou le pèlerinage, vers « ce qui n’est pas » mais se constitue à mesure qu’on chemine, une orientation vers la « présence pure », la connaissance « présidentielle » des choses et des êtres, s’opposant à la connaissance représentative, médiatisée, de l’Occident, l’ascèse vers le « monde imaginal ».
Quitter l' »exil occidental » c’est d’abord, évidemment, libérer l’imagination des geôles dans lesquelles, trop souvent, on l’a mise, lorsque, « folle du logis » (Malebranche), « maîtresse d’erreur et de fausseté » (Pascal), elle était accusée de troubler la diaphane pureté des principes de raison, d’énivrer l’entendement et d’enjôler l’âme par ses sortilèges, ses excès, le miroitement incontrôlé de ses images, ses trompe-l’oeil et ses faux-reflets. Et de fait Cynthia Fleury, comparant les visions de Descartes, Malebranche et Spinoza, commence par montrer comment l’imagination est, au mieux, réduite par l’entendement à un rôle ancillaire, et, au pire, conjointe à la passion pour constituer « les deux lèvres d’une même plaie à jamais inguérissable », la source des superstitions, la cause de la désunion de l’âme et du corps, l’illusion qui fait croître l’orgueil et délite l’empire que l’homme a sur lui-même. Mais à la critique de l’imagination illuminée elle ne se contente pas d’opposer, passant à Bachelard, l’éloge de l’incandescence imaginative ou de cette imagination illuminante capable, sinon « d’augmenter les certitudes de l’âme », du moins de « lui confier une kyrielle de détails susceptibles de lui ouvrir les portes du réel ».

Le voyage vers l’Orient l’oblige à passer de l’imagination à l’imaginaire, et de l’imaginaire au monde imaginal. Mais parvenir au monde imaginal, ce n’est pas lâcher la proie pour l’ombre, passer du réel au semblant, de la vérité du concept aux tromperies du fantasme. Au contraire. Ce qui est fantastique et illusoire, c’est poser le réel dans le réel, faire coïncider la connaissance, l’être et l’essence, mettre d’un côté le monde sensible et de l’autre le monde intelligible. Or s’ouvrir à la révélation du monde imaginal, c’est s’ouvrir à l’expérience d’un monde intermédiaire où « le spirituel se corporalise et le corporel se spiritualise », un lieu qui n’a pas de lieu et qui n' »est » que parce que l’âme y « advient » en devenant connaissance de soi. Cynthia Fleury l’appelle l' »entre-deux », et cet entre-deux, qui brise toute adéquation de la pensée à l’Un, et la réalité même des choses et des êtres, la consistance même de la liberté, de l’amour, de la tristesse, de l’émotion, de la féminité, de la parole. En d’autres termes, l’imagination, c’est l’âme, et l’âme est imagination, c’est-à-dire production d’un réel qui ne se révèle en clair-obscur que sous forme d’énigme et de mystère, de dimension autre, dimension de l’autre.
A vouloir que la pensée ne s’arme que de raison, on risque évidemment d’être choqué par la démarche mystique, visionnaire, de Cynthia Fleury. Mais l’exigence éthique dont sa parole est « possédée » ne peut pas ne pas être entendue. C’est une parole forte, avec laquelle, désormais, la philosophie devra compter.

Robert Maggiori.


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Une réponse à “Métaphysique de l’imagination / Article de Robert Maggiori

  1. Très belle analyse… Bravo Robert Maggiori !

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