Claude-Raphaël SAMAMA, Notes de lecture, Europe, Mars 2004.

Cynthia FLEURY : Mallarmé et la parole de l’Imâm

Dans la foulée des bottes de sept lieues d’une certaine génialité philosophique et poétisante, qui a produit Physique de l’imagination, l’auteur donne dans cet essai plus bref un prolongement à ses travaux sur ce qu’on pourrait appeler le transcendantalisme imaginationnel.

Resserrant la perspective ouverte dans son précédent ouvrage, Cynthia Fleury tente ici un rapprochement entre la poétique mallarméenne et ce qu’elle appelle la « parole de l’imam » où il faut entendre une forme de pensée spécifique de l’esprit orienté, pour reprendre une catégorie de l’auteur.

La première, installée dans la perspective moderne de la disparition de Dieu, a tenté comme on sait un rétablissement non d’une transcendance mais d’une forme où, dans l’espace de la langue, se redonnerait de l’être. Seul le poème peut faire entendre, en son miroir sonore, la virtualité d’une présence effective, inerte ou animée. Déjà dans le phonème ou les vocables – uniques ou rassemblés –, pourrait être ouverte idéalement la contingence glorieuse d’un possible. A fortiori en certains noms aux ultimes résonances. D’une matière spiritualisée, à la fois immanente et au-delà de nous en sa visée, serait atteinte une idéalité à la fois pleine et vide, épurée et subtile, comblant à son lieu l’abyssale absence et le manque enfin réduit de l’inaccessible en soi du réel.

La seconde, prise dans la parole de Dieu, s’emparerait du monde en faisant de son appropriation interne une illumination éclairante. Le statut des objets, des pensées ou des états éprouvés devient paradoxalement plus réel à la mesure de son intériorisation psychique. Non pas selon l’intellectualité abstrayante, la raison analytique ou les catégories d’on ne sait quelle logique, mais dans la production imaginante où le mental se dédouble et se sublime. En résulte une existence plus forte où se donne non pas l’essence, mais un des modes d’accès à la présence de Dieu – son « illéité ». À travers aussi le cœur vibrant des noms pour eux-mêmes abordés et parfois alors leur révélation lumineuse.

Le plan imaginal, selon des voies d’inspiration apparemment divergentes, est en réalité le lien et le lieu cherché entre deux types de paroles proférées qui semblent a priori n’avoir pas de commun terme, hors celui essentiel d’une recréation – visionnaire, prodigieuse, singulière ou totale – d’un plus puissant réel dans la sphère ainsi générée.

La fine démonstration de l’auteur, fait apparaître une connaissance intime des registres où elle situe sa recherche : la métaphysique sohrawardienne et la mystique du soufisme. Le cheminement indiqué vers une libération inédite du sujet occidental ne doit en rien, évidemment, être confondu ici avec certaines versions fanatiques, obscures et dévoyées de l’héritage culturel musulman, plutôt chiite d’ailleurs à ses cimes d’universel. Elle se renforce d’une compréhension véritablement phénoménologique – sinon épokhale, au sens husserlien – du projet de l’œuvre mallarméen qui, outre les effets reconnus d’une esthétique et d’un art incontesté, fait ressortir la dramaturgie spirituelle et les enjeux du tragique moderne en quête d’issue au bout sa déréliction.

Dans le sillage progressant de sa propre recherche, l’auteur indiquerait ainsi un souverain midi de la pensée, entre parole et voyance, à l’endroit secret où s’immobiliserait la course inexorable du soleil, pour autant que le regard puisse alors en soutenir l’intensité.

Claude-Raphaël SAMAMA

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