A propos de Denitza Bantcheva

Denitza Bantcheva, auteur français d’origine bulgare, est née en 1969. Son intérêt pour l’écriture se manifeste tôt: elle publie des poèmes et des nouvelles dès 1981.Vit à Paris depuis 1991. Docteur ès Lettres modernes, elle enseigne et collabore à diverses revues. Ses ouvrages – poésie, fiction, critique – sont remarqués par la presse et sélectionnés pour différents prix littéraires.

Son recueil L’Instant sur les ogives a obtenu le Prix Claude Sernet 1997. Les Brefs Mémoires de Léonore Sy est son deuxième roman paru aux éditions d’écarts, après L’Amatrice d’effigies (1999) dont il reprend plusieurs personnages.Elle a également publié des nouvelles et des récits (Dessaisissement, éd. Les Cahiers Bleus (1998); Par des chemins détournés, éd. La Tilv (1997), des travaux consacrés au cinéma (Jean-Pierre Melville: de l’oeuvre à l’homme, éd. Les Cahiers Bleus (1996); Stars et Acteurs en France, L’Univers de Joseph Losey, et l’Ecran amoureux numéros spéciaux de CinémAction, éd. Télérama/Corlet (1999, 2000 et 2003), et au romancier Joseph Delteil (« Dossier H » J.Delteil, collectif, sous sa direction, éd. L’Age d’Homme (1998); Humour et plaisir dans l’oeuvre de J. Delteil, thèse, Presses Universitaires de Septentrion (1999)

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Les Brefs mémoires de Léonore Sy

Par Frédéric Lamotte, Orpheus.

Une artiste peintre raconte sa vie en sept lettres, à la demande d’un mécène. Ses aventures cosmopolites refusent la chronologie, sa personnalité extravagante se multiplie pour devenir insaisissable là où elle semble se livrer. A travers une galerie de portraits d’artistes (peintres, écrivains, cinéastes, musiciens…) et une traversée morcelée du siècle, la narratrice évoque les choix existentiels qui s’offrent aux créateurs et leurs tentatives d’échapper aux limites du réel.

Tantôt sarcastique, tantôt douloureux, le ton des lettres reflète un attachement désabusé à l’art et aux plaisirs terrestres dont l’héroïne se sent dépossédée. Les anachronismes et le style baroque, ironiquement maniéré, confèrent au récit un aspect irréel, suggérant un univers de légende qui s’approprie le présent.

 » Elle semble parler sans arrêt de tout et de rien, mais dans le même temps elle tisse sa toile, elle construit une oeuvre originale où la sensibilité et l’approche psychologique fascinent le lecteur qui s’y laisse prendre comme l’insecte à la flamme. On est pressé de lire jusqu’au bout, tant chacune de ses phrases a le pouvoir d’aimanter la suivante et d’attirer le lecteur à la suite. Cela tient peut-être à cet art qu’a Denitza Bantcheva de poser sur tout ce qui bouge ou qui pense un regard à la fois ironique et perçant. »

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L’Amatrice d’effigies.

Un roman métaphysique d’amour ,par Sylvie Taussig.

Après l’espace, après le temps, il y a l’image. L’image est la troisième dimension que l’écriture de Denitza Bantcheva explore. Dans ce roman difficile et exigeant, la narratrice polyphonique anime l’image de Daliés, non pas comme de multiples touches et retouches constituent finalement un portrait, mais comme une donnée préexistante à leur réalité même : l’image existe même avant l’écriture, elle est en fait la seule vérité qu’elles ont et qu’elles ont à cœur, dans le sens d’un cœur amoureux, d’oser évoquer. L’image de Daliés est aussi une idée platonicienne, qui s’obtient par réminiscence, au terme d’une quête minutieuse du détail, tout au haut d’un exercice d’exactitude qu’elles s’infligent, le travail douloureux de l’écriture qui ne parvient que métaphoriquement à son objet et échoue donc ; l’idée est à la fois une abstraction, une épure spirituelle, une condition d’être du livre, comme qui dirait une idée fixe, mais aussi un beau corps pour l’incarner en toute sensualité, dans le frôlement du désir.

L’image est cette autre dimension où la narratrice, toutes les narratrices puisent la joie. Sans se déchirer en femmes jalouses, elles se reconnaissent par cette marque de distinction qui les rend sœurs jumelles et crée entre elles plus que de l’amitié, plus que de la compassion, plus que de la similitude : une chaîne de cœurs, une ronde de voix, une participation spirituelle comme de chair.

Si la diffraction de l’image de Daliés, l’homme qui a su donner pour toute la vie un instant d’amour parfait, est l’illumination d’un bonheur dorloté par le désir et la représentation de son image (un livre, un tableau, des photographies : elles tâchent de le recréer maintenant, il devient le modèle d’une inspiration divine), pourquoi le livre est-il si douloureux? S’il décrit un désir non frustré, c’est aussi un deuil aux confins de l’extase et de la souffrance. Les narratrices disent, ailleurs, dans un autre temps, leur délire amoureux qui, comme une flamme mange au bûcher la victime sacrificielle, pourlèche une effigie, cet homme qui incendie le cœur de toutes les femmes,

Au demeurant, Daliés est un homme qui vit avec, en conscience, la certitude d’être sans cesse observé, admiré, photographié : il incarne le désir qui s’incarne, toujours cette histoire d’idée et de forme. Si peut-être il semble prendre la pose, il le fait par infinie miséricorde. Dès lors, le milieu factice du cinéma devient une métaphore du monde comme apparence et faux-semblants : le Daliés qu’elles décrivent, dont le nom et les modes d’action renvoient à une époque plus ancienne, est d’un monde luxueux, un monde perdu, un monde idéal, le monde des palaces et des paradis du bord de la mer. Elles ne se rendent jamais compte, tout en se le répétant en litanie, que ce monde-là est à jamais passé. Daliés a épousé Françoise Cer.

Mais il L’a épousée plus tard.

Ou plus tôt.

Dans l’interstice, le passé est aboli : on sort de cette dialectique-là, de même que l’on laisse de côté la dialectique du factice et de la profondeur, pour entrer dans la dimension de l’hirondelle (Car Daliés a des sourcils comme des ombres d’hirondelle) ou du cyprès (les stars défuntes écrivent d’outre-tombe) ;les narratrices se font écrin vide, pur néant, pour devenir dévotes de l’image qui les ressuscite.

Le livre naît d’une question : pourquoi Daliés qui était le plus souriant, le plus charmeur des hommes, ne sourit-il jamais sur les photographies qu’elles collectent, comme si l’écriture était déjà naissante dans l’interstice de cette gravité où il a senti sans doute sa pesanteur métaphysique future. La surprise du sourire absent se transforme en doute : ma mémoire me ment, je n’ai aucune certitude, je ne sais rien de Daliés, ni même s’il m’a aimée. Je dois absolument rassembler des preuves, des coupures de presses, des articles, tous les témoignages possibles qui deviennent objet de première nécessité. La détresse est proche, qui naît de la déréliction : Daliés les a, chacune, abandonnées, Mais il faut s’y faire : on n’aima jamais et toujours qu’une image. C’est cette vérité insupportable, pire que le constat balayé de la constance de l’inconstance, que leur voix murmure ce peut être un cri, cela sanglote toujours.

Inlassablement, dans leur solitude verticale, elles refont le chemin qui les ramène à cette  » épure magnifique et bouleversante de l’homme « . Leur propre identité est à ce prix, dans le prix ou dans le prisme de la mémoire des autres. De l’enfance aux odeurs du crépuscule, la griserie des matins d’été, le roulement de la mer formidable, toutes les sensations se condensent sur cette image de Daliés, dans la volupté et le désarroi de la plénitude entrevue puis anéantie, peut-être présente, mais cachée.

Certes, Daliés est l’écriture, mais il est aussi Daliés que les narratrices délaissées s’efforcent de dire comme l’indicible. Au-delà de la construction d’un amour en mythe personnel, avant ou après la dimension métaphysique, en miroir de la quête inquiète d’un sens et d’une réalité, quel que soit l’abyme où l’écriture plonge et renaît, cette pulsion de rage et de mélancolie vibre d’une passion flamboyante pour cet homme beau comme une énigme.

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