A propos de Catherine Hekking…

Pour passer de l’outre côté du miroir — ou du verre qui protège les pastels de Catherine Hekking — il suffit de faire un pas de côté. La frontière est franchie, celle de paysages étranges et familiers, revisités longtemps après que la vie et la mort aient passé. On s’y promène comme on nage dans le ciel de ses rêves, à longues et lentes brasses qui signent la mesure onirique de l’espace et du temps. L’exploration déborde du cadre et le corps entier s’y engage en tous sens, confiant la fièvre de l’attente au Banc sans impatience… évaluant du coin de l’oeil les degrés déjà franchis sur L’échelle de Beaufort… touchant du doigt la texture de la matière, d’une douceur un peu rêche, semblable à la langue d’un chat lapant l’eau laiteuse au fond de la jatte qui équilibre le jardin suspendu du Bassin de Chantepleure…

Si je monte et descends sans vertige les escaliers improbables qui mettent le soleil sous mes pieds, le zénith au nadir et les nuages à portée de ma main. en revanche certaines perspectives détorvirées éveillent mon inquiétude. Je me réjouis quand elles font d’aimables clins d’oeil aux frères Limbourg avec une gaieté cavalière de fables médiévales, ponctuées d’étendards d’un rouge éclatant ou de présences plaisamment rustiques. Mais quand Leurs lignes de fuite se gauchissent et se tordent au souvenir du désastre alors une ombre m’afflige.

Sur les plages du débarquement, les gardiens du sable ne désarment pas. Ils veillent au grain du temps historique, créant contre vents et marées une tension dialectique entre les cieux, focales qui écartèlent l’horizon. Séparation douloureuse que rien jamais ne viendra combler. à travers laquelle cependant l’infini peut se glisser dans le fini. Je n’ai jamais imaginé autrement la grève sur les bords de la mer Baltique où dans mon enfance Nils Holgersson venait faire des adieux désolés à Akka de Kebnékais, l’oie sauvage dont l’appel à chaque migration me transperce encore d’une criante nostalgie. Celle d’un paradis perdu… Mais aujourd’hui je sais que c’est grâce à cette déchirure que le regard de l’autre peut exister.

Florence Gourier

Catherine Hekking vit et travaille à Paris.

« Oui, l’imagination fait le paysage ». Baudelaire souligne non seulement une condition indispensable mais un véritable principe. Un paysage n’est pas un morceau de nature. La nature ne fait pas de paysage. Ceux qui sont dépourvus d’imagination non plus. Autant dire qu’on n’a pas le choix. Il faut toujours commencer par inventer ce qu’on voit. Et si Catherine Hekking privilégie le croquis plutôt que la trace photographique c’est que le travail d’appropriation, de conversion doit trouver sa durée propre dès la sélection d’un point de vue, dès la rencontre d’un site. On sait bien que la sensation immédiate n’est jamais créatrice et qu’elle doit être enveloppée dans les lentes mutations de la mémoire. L’emploi du pastel, parce qu’il permet les reprises, la fusion des couches successives, est à cet égard déterminant. Il semble conserver dans son alchimie les traces d’un processus, les sédiments d’une expérience qui se ressaisit elle-même, en boucles, dans une sorte de temps circulaire. Mais c’est là, où, singulièrement, la démarche de Catherine Hekking me paraȋt prendre à revers deux idées reçues qui n’en finissent pas d’empoisonner la question de la figure dans l’art. D’une part, l’idée d’une fusion du réel et de l’imaginaire, éternel poncif qui ne nous éclaire sur rien, comme si l’on avait deux entités bien distinctes à notre disposition qu’on pourrait mêler à l’envie pour obtenir une pâte consistante ; d’autre part l’idée tout aussi convenue et paresseuse d’un « paysage intérieur » qui ne demanderait qu’à se projeter sur la toile comme sur un écran.

Il ne s’agit pas plus de faire coller une perception et une fiction que de restituer un sentiment ou de mettre au jour une impression. L’intention se constitue dans l’acte même et se résout dans l’oeuvre. Avec de minutieuses transitions, que favorisent une technique qui agit par ajouts progressifs, la représentation sensible va subir un déplacement complet, une translation radicale où ce qui est obtenu intègre et abolit à la fois tout le processus. Il n’y a plus que de l’imaginaire. Voilà des bassins très caractéristiques, parfaitement identifiables, qu’on ne verra nulle part, parfaitement invraisemblables, qui sont bien à leur place, trop grands, ou trop hauts, à la bonne hauteur, si l’on veut avoir l’ensemble du site que pénètre de part en part une douce et livide clarté boréale ; certains sont emplis d’eau, si seulement c’était de l’eau, ou seulement des reflets sans eau, ou peut-être de l’eau nuageuse, plutôt une portion de nuage comprimée entre quatre pans de ciment; quelques marches invitent à descendre, on ne risque rien à chuter dans les nuées, à plonger dans cette masse si légère qui s’élève sous nos pieds, si volatile, comme on verrait un ciel baroque tombé du plafond à la renverse au fond d’une cuve ou l’ascension dans un puits. Voilà des clôtures en rideau, à perte de vue, une muraille de Chine, d’indienne, de soie, qui serpenterait indéfiniment dans le sable, et des sortes de prismes en treillis, en toile, en voile, qui s’alignent comme des menhirs attirés, aimantés par une soudaine éclaircie sous un ciel occulté. Il s’agit bien d’un rendez-vous mais l’homme a disparu. Loin d’être négative, cette absence creuse et remplit à la fois, comme l’embellie dans la cuve, une attente, une imminence. Tout l’homme a fini par s’évaporer parmi les bassins, par s’évanouir dans les sables ; il est littéralement passé du côté de ces choses qui composent un paysage, auxquelles il a fini par s’assimiler. Il sent bien qu’il ne peut éviter de suivre les nuages, d’apprivoiser les nuées, de retenir son eau, de retenir son ciel et de se tenir à l’aplomb, en surplomb, de traverser les clairières de long en large avec toutes les ombres dans son sillage, de s’absorber dans les marais dormants, les terres nébuleuses, de pénétrer les enclos de mailles et de fumées qui préservent, qui menacent d’on ne sait quelle invasion, quelle évasion ? Les choses parlent pour lui ou, plutôt, elles ne parlent que de lui, et ainsi s’achève ce déplacement que nous évoquions, qui donne libre cours à la métamorphose, rend l’image à sa puissance de manifestation, à sa réalité substantielle. Ne cherchez pas l’homme, il est dans le paysage, il est dans cette lumière pleine d’ambivalence qui semble marquer une terrible quiétude, une calme intranquillité de l’âme, un tourment acclimaté, qui enchante et qui alarme avec cette force et cet élan. Ne cherchez pas le réel, il est dans l’imaginaire. Au terme de cette mutation le paysage tout entier se fait sujet, vecteur d’une action spécifique, autoréférentielle, sans pittoresque ni narrativité, le paysage se fait poème. Il rêve sur place et pour toujours. Catherine Hekking n’a jamais douté de la pleine autonomie de l’image qui ne peut être dissociée de sa justesse.

On connaît la formule de Baudelaire : « Ces choses, parce qu’elles sont fausses sont infiniment plus près du vrai ; tandis que la plupart de nos paysagistes sont des menteurs, justement parce qu’ils ont négligé de mentir ». Un paysage est d’autant plus vrai qu’il participe de cette poésie plastique sans laquelle l’art n’est qu’un jeu indifférent, dont on pourrait aussi bien se passer.

Bien avertie de l’histoire de l’art et de ses récents développements, Catherine Hekking n’ignore pas ce que peut avoir de particulier, de paradoxal aussi, cette volonté de fabriquer des paysages, rien que des paysages, avec une technique si complexe et tant de métier, à un moment où l’on ne peint plus guère, où l’on ne sait plus bien ce qu’est un paysage ni comment s’y prendre. Soit. Mais cette dernière assertion doit être aussi fortement contrastée. La question de la figure en peinture, qui fut au coeur des grands débats des années 1970 dans la mouvance de ce qu’on a appelé la « Nouvelle figuration », est, de toute évidence, en passe d’occuper à nouveau une place de premier plan. Peut-être sommes-nous rendus au point où, en regard de cette conjuration du spectacle et de l’iconoclasme qui précipite la crise contemporaine de la représentation et des moyens de l’art, un nouvel impératif se présente à nous pour remettre en mémoire ce que peut être la vérité d’une image.

François Leperlier  2004


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2 réponses à “A propos de Catherine Hekking…

  1. j’ai vu aujourd’hui les pastels de Catherine Hekking à la Galerie saint Jacques à Saint Quentin, j’ai été saisie par le sentiment rêve et l’évasion que procure son travail, j’ai aimé particulièrement L’écluse, eau douce, et encore plus La blancheur 2008. j’aimerais le lui faire savoir. J’habite la région parisienne et aimerait voir d’autres oeuvres et la rencontrer. Roselyne Fritel

  2. Je suis un ami de catherine hekking ,des années 70-maison des amandiers- Ben yahia farid E,mail: atelier10@ben-yahia.de

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